Frontière / Répartition
— publié dans : De la dérive (2020)
— auteur : A. George Bajalia, chercheur, Maroc et USA

A. George Bajalia

attente
droit
enclaves
entre-deux
infrastructure
liminalité
Méditerranée
séparation
transgression
transit
traversée

I : Un portrait de la frontière…

Au cours des dernières années, la file d’attente entre la ville marocaine de Fnideq et la ville espagnole de Ceuta, enclave située à 13km au sud de l’Espagne sur la côte nord-africaine, s’allonge chaque été. En arrivant le matin, ceux qui espèrent traverser la frontière de l’Union européenne en voiture attendent pendant des heures dans une file qui serpente à travers Fnideq jusqu’à atteindre l’intersection d’un parking qui sert également de station de taxis informels. À chaque coin de rue, de jeunes Marocains proposent des versions photocopiées de formulaires d’entrée/sortie marocains qu’il faut remplir avant de quitter le Royaume, ainsi que des noix et des bonbons emballés dans des journaux espagnols usagés ou de vieux inventaires de porte-conteneurs. L’attente pour entrer au Maroc depuis Ceuta en Espagne est très similaire, d’autant plus que beaucoup de ces mêmes colporteurs vendent leurs marchandises de l’autre côté de la frontière alors que les magasins et les sites de Ceuta ferment au crépuscule et que la longue queue commence à boucher la seule route officielle pour entrer ou sortir de cette enclave de 7,1 miles carrés (18,5 kilomètres carrés).

Ce trafic automobile ne représente qu’une fraction du grand nombre de personnes qui tentent chaque jour de franchir cette frontière, un nombre que certains responsables estiment atteindre 20 000 par jour en haute saison (Ferrer-Gallardo 2008). Un tel nombre ne peut cependant être qu’une estimation, et ce pour plusieurs raisons. Si le passage de la frontière en voiture est une forme de trafic très visible, beaucoup de ces 20 000 personnes sont des résidents marocains de Fnideq ou de Belyounech, villes qui bordent l’enclave. La résidence dans ces villes donne droit à une carte d’identité spéciale qui permet de circuler librement à destination et en provenance de Ceuta, bien qu’il soit techniquement interdit de passer la nuit en tant que résident temporaire ou invité. Ces détenteurs d’une carte d’identité marocaine traversent à pied par une entrée spéciale située à côté du terminal piétonnier extérieur et destinée à tous les autres, y compris les Marocains, les détenteurs d’un passeport de l’UE et toute autre personne munie d’un visa d’entrée dans l’Union européenne. Quant aux Marocains résidant à l’étranger, ils arrivent en voiture sur des ferrys en provenance de l’Espagne continentale (Marocains Résidant à l’Étranger, ou MRE), avant de patienter dans les embouteillages espagnols pour poursuivre leur voyage sur un nouveau réseau d’autoroutes reliant Ceuta à Tanger, puis à destination des grandes villes de l’intérieur comme Fès, Rabat et Casablanca. Dans le sens inverse, ils attendent de continuer leur voyage « de retour » vers l’Europe, même si le gouvernement marocain les considère légalement et politiquement comme des Marocains, bien qu’il s’agisse de Marocains qui ne font que résider à l’étranger.

Pris dans cette file, on pourrait ne pas remarquer la zone commerciale-industrielle construite juste au-dessus, autour du pont de Biutz. C’est là, lors de la bataille de Biutz en 1916, que le sous-lieutenant Francisco Franco Bahamonde a gagné l’admiration des miliciens chrétiens et musulmans qui lui ont permis plus tard de lancer son coup d’État militaire en Espagne. À Biutz, il a étonnamment survécu à une blessure apparemment mortelle dans la région pelvienne et a été reconnu comme le fils béni de Ceuta (Ellwood 2014). Des vestiges de Franco ornent encore les rues de Ceuta, où des sympathisants fascistes rappellent sans complexe le protectorat espagnol qui s’étendait sur tout le nord du Maroc. Il s’agit d’un site clé pour l’imaginaire national espagnol et marocain, qui rappelle à la monarchie marocaine les défis pesant sur sa souveraineté territoriale à Ceuta et dans le Sahara. Aujourd’hui, le pont de Biutz accueille une zone commerciale transfrontalière qui inclut à la fois le Maroc et l’Espagne dans une infrastructure d’échanges transnationaux. La re-territorialisation à la fois symbolique, politique et juridique de cette zone permet aux commerçants marocains et espagnols d’accéder à un ensemble d’entrepôts où les marchandises importées en franchise de droits de douane de l’Union européenne continentale sont vendues et transportées, sac par sac, au Maroc pour être redistribuées dans tout le pays (Casas-Cortes, Cobarrubias et Pickles 2013 ; Ferrer- Gallardo 2011).

C’est à Biutz que le fonctionnement particulier de cette frontière devient le plus évident. En effet, une grande partie des 20 000 personnes par jour, mentionnées plus haut, traversent sans cesse la frontière à l’intérieur de cette zone, certaines sans même la quitter. Avec la carte d’identité régionale susmentionnée, les Marocains de Fnideq et de Belyounech entrent directement dans cette zone par une ligne séparée au sommet de la colline, font le tour des différents entrepôts et reviennent ensuite au Maroc avec des paquets qui sont triés puis directement transmis en masse à des distributeurs plus importants. L’Unidad de Intervención Policial (UIP), une force de police espagnole spéciale formée aux tactiques anti-émeutes, coordonne ce flux avec la gendarmerie marocaine (police militaire royale). Alors que les gendarmes sont responsables de presque tous les aspects du contrôle des frontières marocaines, du côté espagnol, l’UIP s’occupe du dépôt commercial, la Guardia Civil (police nationale) coordonne les passages réguliers à l’entrée et à la sortie de Ceuta, et la « police municipale » se charge de la gestion du trafic. La division du travail entre ces différentes composantes de la surveillance, du contrôle et de la gestion des frontières par l’État a cependant commencé à s’effondrer récemment, ce qui a conduit aux files d’attente kilométriques par lesquelles nous avons débuté.

Cela est dû en partie au fait que des groupes de plus en plus importants tentent d’escalader la clôture du Maroc jusqu’à Ceuta, juste à côté de Biutz. Bien que cette pratique remonte à près de deux décennies (Gold 2000), des dizaines, et plus récemment des centaines, d’immigrants de pays d’Afrique de l’Ouest tels que le Cameroun, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Mali, le Nigeria et le Sénégal perturbent de plus en plus les opérations menées de longue date le long de cette frontière (BBC News 2017 ; Bilefsky 2017). Ces migrants obligeraient les polices marocaines et espagnoles à se précipiter hors de leurs postes officiels pour tenter de repousser, puis de détenir les migrants qui deviennent des demandeurs d’asile officiels dès leur arrivée sur le territoire espagnol. La saison estivale sur la côte ensoleillée de l’Afrique du Nord signifie désormais des goulets d’étranglement de plus en plus importants, et des files d’attente plus longues, de part et d’autre de cette frontière. Tout comme ces migrants n’apparaissent pas soudainement dans les bateaux en Méditerranée, ils n’apparaissent pas soudainement au sommet des clôtures espagnoles.

Beaucoup passent des années, voire des décennies, au Maroc à travailler, à attendre et à tenter à plusieurs reprises de franchir cette frontière. Alors qu’ils travaillent dans le bâtiment, de nombreux Ouest-africains participant à la construction de logements appartenant aux Marocains Résidant à l’Étranger (MRE) doivent verser un loyer mensuel aux responsables de chantiers marocains afin de pouvoir vivre sur ces chantiers de construction. Grâce aux vastes projets de développement des infrastructures qui se déroulent le long de la côte, de Tanger à Ceuta, sur une distance d’environ 50 kilomètres, ces opportunités de travail ne manquent pas. La construction de nouveaux ports maritimes commerciaux, de condominiums, de centres commerciaux et de stations balnéaires destinés à accueillir les visiteurs transfrontaliers sur la côte méditerranéenne marocaine dépend activement de cette main-d’œuvre, tout comme la vente et la distribution des marchandises qui sont acheminées de Ceuta vers le Maroc. Ces migrants ne constituent pas la réserve de main-d’œuvre de l’Europe, comme certains l’ont stipulé (Feldman 2011 ; Mezzadra et Neilson 2013), mais plutôt la main-d’œuvre vivante dont dépendent tous les autres flux qui sous-tendent les opérations de la frontière hispano-marocaine.

II. (Un portrait d’une frontière)… comme une méthode

Dans son essai « Qu’est-ce qu’une frontière ? » Étienne Balibar met en garde contre le fait que « le théoricien qui tente de définir ce qu’est une frontière risque de tourner en rond, car la représentation même de la frontière est la condition préalable à toute définition » (Balibar 2002). En réponse à cette mise en garde, Sandro Mezzadra et Brett Neilson exposent une théorie de la frontière à la fois comme méthode et comme épistémologie (Mezzadra et Neilson 2013). Ils proposent ainsi que toute étude de « la frontière» en tant qu’objet doit également veiller à comprendre la frontière comme le dispositif par lequel le sujet et l’objet de l’analyse sont produits.

Cela nécessite une perspective analytique sur le processus de constitution des sujets et des objets par rapport aux frontières tout en maintenant une relation ouverte entre la recherche empirique et les concepts déployés pour la décrire (Mezzadra et Neilson 2013, 17). Dans sa revue des récentes recherches anthropologiques sur l’Europe et ses frontières, Sarah Green plaide en faveur d’une notion tout aussi large des études frontalières : « La manière dont le territoire sur lequel les gens se déplacent peut être modifié est aussi importante que la manière dont les gens se déplacent d’un lieu à un autre, ou la manière dont les gens forment des identités politiquement infléchies par rapport aux territoires » (Green 2013). Bien que Green aborde plus spécifiquement la question du réaménagement des frontières des territoires en Europe centrale et orientale post-socialiste comme l’ex-Yougoslavie, le propos demeure largement valable en Méditerranée.

En anthropologie, la frontière entre les États-Unis et le Mexique a été un site clé pour le travail ethnographique sur les zones frontalières. Dans un examen critique des travaux de Robert Alvarez sur cette frontière, Green décrit comment les études contemporaines sur les frontières ont commencé par remettre en question les notions d’unités culturelles fixes de part et d’autre de la frontière entre le Mexique et les États-Unis, avant de les transposer à l’échelle d’un modèle global, pour ensuite abandonner ce modèle au profit d’un questionnement sur ce qui constitue une frontière dans un premier temps (Alvarez 1995 ; 1999 ; 2012). Les études sur les frontières dans le nord du Maroc ont suivi une trajectoire similaire, s’efforçant de maintenir un équilibre entre la recherche locale et les analyses globales (Andersson 2014 ; Casas-Cortes, Cobarrubias, and Pickles 2013 ; Driessen 1992 ; Ferrer-Gallardo 2008 ; Gold 2000 ; Mcmurray 2000 ; Rosander 1991).
En parcourant l’analyse de Green, le lecteur a l’impression que les études sur les fron- tières sont partagées entre l’urgence d’attirer l’attention sur un élément important du monde et le fait de ne pas savoir précisément comment l’aborder. En d’autres termes, les spécialistes de la question frontalière semblent parfois avoir bien du mal à dépasser l’anxiété suscitée auprès d’une puissance hégémonique, qu’il s’agisse des États-Unis ou de l’Union européenne, pour voir les transformations sociales, matérielles et discursives qui se produisent de part et d’autre de la frontière.

D’autres études ont tenté de déplacer l’attention portée aux frontières vers la (im)migration, en décrivant les rouages d’un « appareil de migration » qui opère principalement à travers l’exclusion.
La notion foucaldienne de « dispositif » (par opposition à la notion d’appareil chez Althusser) a été reprise par les anthropologues pour aborder les migrations, notamment entre l’Europe et ses anciennes colonies. Ces études ont fait émerger une littérature importante sur « la gouvernementalité » européenne et la soi-disant « Forteresse Europe » (Agier 2011 ; Fassin 2011 ; Feldman 2011). Comme le soulignent ces spécialistes, les institutions de l’UE déploient le discours des droits de l’homme, de l’égalité économique et du développement des pays du Sud pour justifier les investissements directs étrangers néocoloniaux et l’expansion du capital, tout en assurant une réserve de main-d’œuvre qui peut être autorisée en Europe en cas de besoin, mais qui est tenue à distance entre-temps. Cependant, comme le note Brenda Chalfin dans son ethnographie des régimes douaniers internationaux et des fonctionnaires qui les appliquent ou pas au Ghana, la régulation des migrations n’est qu’une opération frontalière parmi d’autres (Chalfin 2010). Elle coexiste avec des pratiques quotidiennes de démarcation et de négociation des frontières, qui se produisent aussi bien au niveau des points de contrôle et des ports qu’au niveau des banques, des immeubles de bureaux et des dépôts de distribution, et elle n’est guère déterminante pour aucune de ces opérations. Il convient de rappeler à ce stade que la grande majorité des flux migratoires se produisent au cœur de l’Afrique, et ce bien avant que les frontières de l’Europe n’entrent en ligne de compte.

C’est face au recul des travaux sur les frontières au profit des discussions sur la Forteresse Europe, et la migration suite au franchissement d’une frontière européenne, que Mezzadra et Neilson proposent leur intervention, suggérant notamment que les frontières a) fonctionnent par inclusion comme par exclusion (2013, 159) ; b) produisent à la fois des sujets et des objets qui circulent selon des « rythmes asynchrones de transit, de prolongation et d’accélération » (2013, 148) ; et c) devraient être conceptualisées à travers des paysages frontaliers polysémiques et hétérogènes qui peuvent apparaître de façon plus évidente dans l’image du camp ou du mur, mais qui en fait fonctionnent bien au-delà de ces dimensions représentatives (2013, 4). Green critique également l’accent mis sur la migration dans les études sur les frontières, en faisant remarquer que ces études laissent souvent les frontières elles-mêmes non examinées en tant que frontières (Green 2013, 349). Pour répondre à ces critiques, il faut cartographier les systèmes d’infrastructure à l’œuvre dans les opérations frontalières, y compris la répartition des système productifs qui les caractérisent.

III. (Un portrait de la frontière)… comme infrastructure

Diverses définitions de l’infrastructure sont apparues au cours de la dernière décennie, chacune d’entre elles théorisant le rôle de leur répartition de manière légèrement différente. Dans son influent essai sur les études des infrastructures en anthropologie, Brian Larkin souligne la nécessité d’intégrer les grands systèmes qui facilitent les flux et les échanges à travers les systèmes d’infrastructures, en ne considérant pas seulement la répartition comme le mode à travers lequel l’infrastructure est rendu visible mais comme inhérent à son fonctionnement même (Larkin 2013). Larkin soutient que les infrastructures sont aussi des systèmes concrets de signalisation et des véhicules esthétiques orientés vers des destinataires particuliers. En tant que telles, elles sont des objets techniques concrets qui servent également de conduits pour les relations entre les choses, les objets, les sujets et leurs environnements (2013, 335-337). Dans le cas de la frontière, on peut se demander à qui elle s’adresse. On peut aussi se demander où se trouve la frontière. Le mur de la frontière – ou ses nombreuses couches de clôtures, de scanners infrarouges et de tours de surveillance – peut sembler s’adresser à un groupe de migrants et non à un autre. Il peut même s’adresser à un public qui ne semble pas du tout présent à la frontière en lui enjoignant de garder ses distances avec des « ne pensez même pas à tenter de traverser ceci » ou « ne vous inquiétez pas, tout ceci est très humain tout en étant modérément sûr ».

Par ailleurs, les infrastructures sont des réseaux qui permettent une certaine façon d’être, en organisant la vie sociale selon les qualités matérielles d’un système de signes plutôt que selon son référent (Larkin 2013, 334). Cette dimension poétique des infrastructures permet d’expliquer les types de vie sociale qui se mettent en place autour des points de contrôle en Palestine, par exemple (Tawil-Souri 2011), ou dans un dépôt de transport en Côte d’Ivoire (Simone 2004). Au point de contrôle de Qalandiya, entre Ramallah et Jérusalem, un site autrefois utilisé comme aéroport international, accueille désormais un horrible point de contrôle militaire entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est occupée. Ici, les bancs servent plus à marchander qu’à s’asseoir. Du moins jusqu’à ce que les gaz lacrymogènes ou pire, les balles, commencent à voler, après quoi ils se transforment en bunkers stratégiquement situés.
Dans le dépôt d’Abidjan, comme l’explique AbouMaliq Simone, des réseaux de jeunes hommes forment et réforment constamment des constellations de relations sociales comme « les conducteurs, les bagagistes, les vendeurs de billets, les colporteurs, les chauffeurs, les pompistes et les mécaniciens », qui tentent de « tirer le maximum d’un ensemble minimal d’éléments » (Simone 2004, 410-411).

Plus largement dans le même essai, Simone s’appuie sur l’exemple des quartiers du centre ville de Johannesburg pour esquisser un concept de « personnes en tant qu’infrastructures ». Les besoins matériels, les désirs et les compétences qui se rassemblent dans ces quartiers, comme dans le dépôt de transport d’Abidjan, forgent des habitudes et des échanges transactionnels qui restent largement invisibles dans les schémas d’appartenance gouvernementaux et territoriaux (419). La notion de Simone de l’homme en tant qu’infrastructure est plus inclusive que d’autres études sur les infrastructures, qui proposent qu’en cas de répartition, des infrastructures normalement cachées deviennent visibles (Graham et Thrift 2007 ; Star 1999). Toutefois, comme le proposent Graham et Thrift, la répartition ne doit pas être considérée comme atypique, mais plutôt comme inhérente au flux infrastructurel (2007, 5). Ainsi, le colportage et la contrebande, les arnaques aux voyageurs et les harcèlements policiers sont endémiques aux infrastructures frontalières, et ce du haut du mur jusqu’au bout de la ligne, même si cette dernière débouche sur un poste de douane au centre de Ceuta ou sur un chantier de construction à Tanger.

En ce sens, la frontière est une infrastructure en réseau qui conditionne les sujets et les objets en fonction des temporalités de son flux. Ou plutôt, c’est un réseau d’infrastructures relationnelles qui entraîne l’épaississement du temps et de l’espace autour d’un ensemble d’échanges qui peuvent ou non impliquer le franchissement d’une frontière internationale. Mezzadra et Neilson attirent notre attention sur l’hétérogénéité des techniques de gestion des frontières telles que la biométrie, les matraques, les blocages, les « voies rapides », les sirènes de détection de chaleur, les conteneurs pré-inspectés et les zones franches, qui sont toutes conçues d’une manière ou d’une autre pour accélérer ou ralentir le flux frontalier. Déplacer le privilège de l’espace dans les études sur les frontières permet également de débattre de la manière dont ces tactiques de gestion du temps interagissent avec « les expériences et pratiques subjectives pour créer des dissonances, des interférences et des interruptions » qui résonnent au-delà du temps et du lieu de passage des frontières (Mezzadra et Neilson 2013, 133). Tout comme les pannes ne doivent pas être exclues des opérations normales d’infrastructure, ces interruptions sont en effet déterminantes dans la disposition de la frontière elle-même.

Parmi la litanie de définitions et de terminologies, d’acronymes et de mots à la mode qui peuplent les discussions sur les migrations et les frontières aujourd’hui, il convient de prendre au sérieux le glissement de l’espace dans la discussion sur les flux migratoires dans la région méditerranéenne, comme ailleurs, et ce au-delà du discours académique. Il est bien sûr utile, d’un point de vue analytique, d’étudier un phénomène, de se pencher sur le travail que les chercheurs entreprennent et de se plonger dans le champ social où se situe cette contribution. Cependant, il est encore plus impératif de dépasser cette approche scalaire de la gestion de la vie quotidienne dans les régions frontalières qui soumet les habitants et les résidents des frontières à la tyrannie des terminologies qui dépendent du lieu d’origine et du lieu de destination.
Cela signifie qu’il faut reconstituer un vocabulaire qui se construit à partir des habitudes, des mots codés, des noms et des actions qui s’accumulent au fil du temps passé dans une frontière, au-delà de son infrastructure matérielle. Ce temps passé à attendre, qui correspond à la notion de liminalité de l’anthropologue Victor Turner (Turner, 1969), est à l’origine de ce qu’il a appelé la communitas. Pour Turner, ces sentiments communautaires sont indissociables des positions liminales, que ce soit dans le millénarisme rituel ou eschatologique.

Cependant, la rupture du lien entre temps d’attente et mobilité spatiale permet l’émergence de nouveaux modes d’appartenance, et de différence, qui ne sont conditionnés ni par le moment où le blocage cesse ni celui où un individu franchit une frontière (subversivement ou non). Tout comme les effets productifs de la rupture des infrastructures matérielles, les effets du temps d’attente à une frontière ont des conséquences qui réorganisent la vie sociale et les possibilités politiques de manière durable et significative, quel que soit le moment où l’événement spatial de la migration commence ou se termine.

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